Les avatars de la collaboration virtuelle

Masques vénitiensComment jouer le jeu du virtuel jusqu’au bout ? Démonstration par interview

Cet article présente le témoignage de Noëlle Plat, traductrice, qui a travaillé plusieurs années en équipe virtuelle. L’interview a été réalisée sur Skype, votre auteur habitant la région parisienne, et l’invitée San Francisco.

Noëlle et moi avons été collègues au sein d’eBay. Quand elle m’a raconté son mode de collaboration chez Linden Lab, cela m’a vivement intéressée. Je m’en suis souvenue en écrivant ce blog, car il illustre parfaitement le sujet de la collaboration virtuelle.

Corinne : Bonjour Noëlle, merci du temps que tu m’accordes pour cette interview. Tout d’abord, peux-tu nous en dire plus sur Linden Lab ?

Noëlle : Linden Lab est une entreprise américaine créée en 1999 à San Francisco et l’éditeur du monde virtuel Second Life sur Internet. Une fois inscrits dans Second Life, les utilisateurs choisissent un avatar (être humain, animal, objet…) et mènent une « deuxième vie » au cours de laquelle ils peuvent sociabiliser avec d’autres personnes , faire des constructions en 3D, jouer à des jeux… les possibilités sont infinies.

L’entreprise a plusieurs bureaux aux Etats Unis et la maison mère est à San Francisco, mais l’application et le site web de Second Life sont traduits en français, allemand, japonais, espagnol, italien, portugais, russe et turc.

Corinne : Quel était ton rôle au sein de cette entreprise ?

Noëlle : De 2008 à 2012, j’ai été « Localization manager », c’est à dire que je gérais une équipe de traducteurs ainsi qu’un ingénieur. Notre équipe était en charge de la traduction du site web et de l’application. Je travaillais aussi avec une équipe de traducteurs bénévoles de diverses nationalités, tous utilisateurs passionnés de Second Life.

Corinne : Si je me souviens bien, tu travaillais partiellement au bureau et partiellement de chez toi. Comment répartissais-tu ton temps ?

Noëlle : Je travaillais de chez moi deux jours par semaine et le reste du temps au bureau.
Un certain nombre d’employés ne venaient jamais au bureau, certains étaient aux Etats-Unis, d’autres en Europe ou en Asie.

Corinne : Voici un bel exemple d’équipe multiculturelle virtuelle. Comment vous réunissiez-vous ?

Noëlle : Avec mon équipe de traducteurs, ainsi que les autres équipes de l’entreprise, la plupart des réunions avaient lieu dans le monde virtuel de Second Life. Nous avions aussi de temps en temps des réunions sur Skype, très rarement à l’aide d’un téléphone « physique ». Nous avions également des réunions mi-virtuelles, mi-physiques.

Avec les employés, nous nous réunissions parfois dans de « vraies » salles de réunions, mais la plupart du temps dans des salles de réunions virtuelles ou « semi-virtuelles ».

Corinne : Peux-tu expliquer ce que tu entends par réunions virtuelles et semi-virtuelles ? Pour les lecteurs qui n’auraient pas encore pris connaissance des précédents articles de ce blog…

Noëlle :

Les réunions virtuelles avaient lieu à l’intérieur du monde virtuel Second Life, dans des salles en 3D. Chaque employé de Linden Lab, ou « Linden », avait un avatar qu’il/elle pouvait changer d’une réunion à l’autre. Noëlle Linden (c’était le nom de mon avatar lorsque je travaillais chez Linden Lab), par exemple, a été une tornade pendant quelques semaines. Certains de mes collègues étaient des animaux, des monstres, etc. C’était toujours un moment de plaisir d’arriver en réunion et de découvrir la nouvelle apparence de ses collègues ! Nous communiquions avec un micro et aussi par chat écrit. Il était aussi facile de faire des présentations dans le monde virtuel.

Il y avait aussi des réunions semi-virtuelles : nous avions deux salles chez Linden Lab où les employés pouvaient se réunir physiquement mais ces mêmes salles étaient aussi « raccordées » au monde virtuel en temps réel. Les employés qui n’étaient pas présents « physiquement » à la réunion pouvaient donc se connecter dans Second Life, aller dans la salle de réunion virtuelle et interagir avec les personnes présentes dans la salle physique. Un petit exploit technologique ! Les utilisateurs de Second Life qui n’étaient pas des employés ne pouvaient bien entendu pas pénétrer dans ces salles de réunions virtuelles dont l’accès était réservé.

Je me réunissais aussi parfois avec mon équipe de traducteurs dans des lieux virtuels auxquels les utilisateurs bénévoles qui nous aidaient à traduire avaient accès. Dans ce genre de réunions, nous n’utilisions pas le chat vocal, seul le chat écrit, par mesure de confidentialité. Ces réunions avec les utilisateurs du monde entier étaient toujours enrichissantes et pleines de surprises. Il s’agissait d’une communauté passionnée qui connaissait très bien le produit, bien mieux que les traducteurs payés travaillant sur le projet et leur aide nous était précieuse dans notre travail de traduction !

Corinne : Quels étaient pour toi les avantages de ce mode de travail ? Et leurs limites ?

Noëlle : Les avantages des réunions virtuelles étaient multiples :

  • Un aspect ludique qui rendait la réunion « fun » et « agréable »
  • Une interaction avec de vraies personnes, dont les avatars pouvaient exprimer des émotions, des attitudes
  • Pour certaines personnes réservées, la possibilité de pouvoir interagir par chat écrit était un avantage car elles n’auraient pas forcément osé s’exprimer en prenant la parole. En général, intervenir avec son avatar me semblait être moins intimidant que de s’exprimer en personne !

Les désavantages ?

  • Les problèmes de connexion fréquents surtout lorsque de nombreux participants étaient présents : son mauvais, parfois même déconnexion totale et obligation de se reconnecter au monde virtuel (ce qui prenait un certain temps et pouvait retarder la réunion ou vous en faire manquer une partie)
  • La saturation d’informations : lors des réunions très importantes auxquelles assistaient plusieurs dizaines d’employés, beaucoup d’informations étaient échangées par chat écrit par de nombreuses personnes en même temps, et cela pouvait créer une certaine confusion
  • Avoir affaire à un avatar c’est bien, mais dans certains cas, avoir affaire à une personne réelle c’est mieux. Rien de tel qu’un face à face pour communiquer pleinement avec une personne, détecter ses émotions par les gestes, l’expression du visage etc.

Corinne : En te basant sur ton expérience, quels conseils donnerais-tu à des personnes qui découvrent le travail à distance, et plus spécifiquement, le télétravail ?

Noëlle : Le télétravail, c’est très pratique, car cela permet d’éviter les trajets ou de travailler de chez soi lorsqu’on est malade. Cela permet aussi de pouvoir travailler dans un endroit paisible (le bureau peut-être un endroit bruyant !) et de mieux se concentrer.

Par contre, il est très important de se rendre au bureau le reste de la semaine pour être véritablement « dans l’ambiance », « prendre la température », discuter de vive voix avec ses collègues. Cette relation était plus difficile à établir pour les personnes qui ne venaient jamais ou que très rarement au bureau. Une bonne « connexion » avec les équipes, le produit et l’entreprise dans son ensemble est très importante dans le travail. Les réunions, que ce soit par vidéos, Skype, ou dans un monde virtuel, sont un mode de communication extraordinaire, mais à mon avis ne couvrent pas toutes les nuances de la communication « physique ».

Je pense que le télétravail ne convient pas à tout le monde. Il faut aimer travailler seul, être très organisé, et faire des efforts de communication supplémentaires pour ne pas être coupé de ce qui se passe dans l’entreprise. Personnellement, deux jours de télétravail et trois jours au bureau c’était un équilibre parfait.

Corinne : Qu’on se le dise ! Ton récit me rappelle l’ouvrage de Terence Brake, Where in the World is My Team?, qui met en scène une société de jeux vidéos utilisant ce même mode de collaboration. Merci, Noëlle, pour ce précieux partage.

Aujourd’hui, Noëlle est traductrice indépendante anglais-français. Pour en savoir plus sur ses prestations, vous pouvez vous rendre sur son site ou son profil LinkedIn.

photo sous licence creative commons – auteur : Carlos Castillo

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