La solitude du travailleur virtuel

Ile déserte MadèreVous qui travaillez à distance, n’avez-vous jamais ressenti un certain vague à l’âme du fait de l’éloignement ? Comment avez-vous réagi ? Quelles stratégies avez-vous développées ? Retours d’expérience et pratiques partagées pour améliorer le moral au quotidien

Pour commencer, le travail à distance recouvre différentes réalités qu’il faut bien distinguer. Penchons-nous sur ces diverses formes de travail.

  • Le télétravail : effectué totalement à distance, seul de chez soi
  • Le travail « semi-virtuel » : de son bureau, par exemple avec des collègues et un responsable hiérarchique, puis en parallèle une équipe et un responsable fonctionnel à distance.
  • Le travail virtuel : à partir d’un bureau collectif, avec sur place des contacts informels, sans lien hiérarchique. Tout le travail est consacré à l’équipe à distance ou aux clients. Le « travailleur virtuel » est « hébergé » dans les locaux, mais finalement, il est « ailleurs ». « On ne sait pas ce qu’il fait ».

Le télétravail expose sans doute le plus à l’isolement. Ceci étant dit, on peut se sentir seul dans un bureau partagé avec des collègues, si l’on travaille à distance avec d’autres collaborateurs ou clients.

Dans cet environnement, de nombreuses situations peuvent entraîner ce sentiment de solitude, à différents degrés :

  • Dans les réunions virtuelles « hybrides » (voir l’article Réussir vos réunions à distance). Très souvent, les personnes réunies autour d’une même table oublient les collaborateurs qui les ont rejoint par téléphone.

    Ainsi, j’ai vu des collègues faire un brainstorming autour d’un paper board, alors que leurs homologues outre atlantique ne pouvaient pas voir le dit tableau et faire de propositions.

    Lors d’une webconférence mentionnée dans le même article, une fois la réunion terminée, une personne a eu l’impression que l’on lui avait « raccroché au nez », parce que l’organisateur avait terminé la réunion sans la consulter alors qu’elle allait prendre la parole. Dans ce cas, comment ne pas avoir l’impression d’être exclu ?

  • Il est fréquent que les personnes qui travaillent à distance ne soient pas autant mises à contribution que les collaborateurs réunis dans les mêmes locaux. Ceci peut se jouer dans la prise de décision : « on n’est jamais au courant des décisions, on les subit par email » ou dans l’opérationnel, les innovations étant plus volontiers confiées à des personnes proches « pour suivre de plus près » (sic). Ceci entraine alors des clans et des rivalités au sein d’une équipe, départageant les locaux des distants.
  • Les problèmes techniques isolent aussi les personnes. Sans connexion, point de communication et d’accès à l’information. Combien de réunions ainsi manquées ou interrompues, alors qu’elles continuent sans vous ?
  • La communication par email peut également engendrer la solitude. « Mais qu’a voulu dire mon responsable taïwanais en Californie ? J’ai dû attendre le soir pour pouvoir éclaircir ses propos en l’appelant à 20h00. Toute la journée, j’ai extrapolé et ruminé. »
  • Prendre des décisions difficiles, dans l’urgence, sans pouvoir demander un conseil ou un avis à ceux qui sont loin, rend très seul.
  • L’absence de feedback et de reconnaissance peut devenir difficile à vivre.
  • Il est plus inconfortable d’exprimer ses difficultés. Or si elle ne sont pas exprimées explicitement par les collaborateurs ou les fournisseurs, le client ou le responsable ne se rendra pas facilement compte lui-même de ses difficultés, car il n’aura pas de signaux d’alerte non verbaux (l’air soucieux d’un collaborateur, son pas pressé dans le couloir).
  • Sans pause café ni bavardage informel, les journées sont plus monotones.
  • Sans le repère des autres qui entrent et sortent dans les bureaux, on peut vite perdre la notion du temps. Contrairement aux idées reçues, la plupart des « travailleurs virtuels » avec qui j’ai échangé m’ont indiqué qu’ils travaillaient beaucoup plus à distance. J’ai d’ailleurs expérimenté cet état de fait. Plusieurs personnes m’ont même raconté que parfois elles oubliaient de faire des pauses ou de manger. Certains parce qu’ils étaient très absorbés dans leur travail, d’autres, parmi les télétravailleurs, parce qu’ils ne se sentaient pas le droit de sortir de chez eux. Cet oubli du rythme biologique peut être lourd de conséquences et conduire au burn out.

Que faire pour y remédier, voire effectuer une prévention ?

  • Une cliente m’a raconté que tous les jours elle envoyait un « petit mot » à son collaborateur seul à New York, « sans raison particulière, juste pour prendre des nouvelles ». Ce peut être par messagerie instantanée, téléphone ou email.
  • Organiser des réunions en tête à tête hebdomadaires, par téléphone (responsable/collaborateur, chef de projet/fournisseur) en demandant un ordre du jour et en prévoyant un temps informel. Si vous ne pouvez pas honorer ce type de rendez-vous, il vaut mieux le reporter que l’annuler. La personne qui attendait la réunion pour poser des questions ou donner un avis peut avoir l’impression de « ne pas être assez importante » pour qu’on lui consacre du temps.
  • Même par email, des messages « prévenants », du type « Bonjour, comment vas-tu aujourd’hui ? » sont appréciés. Un client m’a dit qu’il trouvait cela « très américain et hypocrite » mais qu’aurait-il dit si la même personne l’avait appelée sans ce même préalable ? Le tout est de rester dans la sincérité.
  • Il est tout à fait possible de faire une pause café au téléphone ou par vidéoconférence. Il suffit que chacun aille chercher son café avant de se parler, et décide de donner une orientation informelle à la conversation, de la même manière qu’à la cafétéria.
  • Des événements périodiques de teambuilding, à distance et en présentiel, peuvent jouer un rôle d’inclusion et renforcer le sentiment d’appartenance à l’équipe et à l’entreprise.
  • Impliquer les participants virtuels dans les réunions à distance en les questionnant nominativement, en vérifiant qu’ils ont bien dit tout ce qu’ils avaient à dire avant de raccrocher.
  • Demander, avant la réunion, les sujets que souhaitent aborder les collaborateurs distants.
  • Faire venir les travailleurs virtuels ou leur rendre visite en période de grands changements pour intégrer ces personnes à ces changements et leur permettre de s’adapter.
  • Pour le télétravailleur, surtout : penser à faire des pauses, s’accorder du temps pour sortir faire une course ou un jogging sur son heure de déjeuner, prendre un repas l’extérieur avec quelqu’un, comme vous le feriez si vous travailliez dans un bureau.

En d’autres termes, le manager et ses collaborateurs doivent rester attentifs à ces risques d’isolement et il existe des moyens de les éviter. Pour reprendre les mots d’une personne que j’ai accompagnée « travailler et manager à distance dans de bonnes conditions, c’est une discipline, une hygiène de vie ».

photo sous licence creative commons – auteur : lilou8794

2 réflexions au sujet de « La solitude du travailleur virtuel »

  1. macniel01

    Je suis moi-même travailleur virtuel (d’après les catégories mentionées ci-dessus), je travaille en grande partie seule de chez moi, et au bureau mais avec des collègues autour de moi qui sont indépendants de moi et de mes tâches. Mon boss est à l’étranger, ainsi que tous mes collaborateurs. Je ne les ai jamais rencontrés en face à face.
    Je me sens souvent comme un électron libre, que je travaille du bureau ou de chez moi ça ne change rien. Souvent ça provoque une grande démotivation car on n’a l’impression de n’appartenir à aucune structure.
    Nous utilisons le système de messagerie instantanée, et j’ai des appels avec mon boss chaque semaine, mais malgré tout je trouve qu’il peut être très difficile de tenir le coup et de se sentir « vivre en société ». L’isolement est permanent, parfois même je suis démotivée de me rendre au bureau car même là je suis isolée des autres personnes. On finit par se replier sur soi sans s’en rendre compte.
    Les technologies actuelles rendent sans doute des services supplémentaires aux entreprises, mais rendent les travailleurs très « robotisés », limite comme « autistes ». Je me demande parfois combien de temps je vais tenir psychologiquement. Quelle rythme triste et limite pathétique au final!

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    1. Corinne Mahaut Auteur de l’article

      Bonjour,

      Merci de votre touchant témoignage.

      Avez-vous exprimé ce ressenti auprès de votre manager à distance et de vos collaborateurs du même bureau ? Ils n’en ont probablement pas conscience. J’ai vu le cas où le simple fait d’en parler a fait évoluer la situation. N’y a-t-il pas des événements de team building, de temps à autre ? Enfin, avez-vous l’occasion de partager ce que vous faites avec vos collègues en local ? Lors de réunions ou dans une newsletter par exemple ? Il est vrai que cette configuration de travail requiert un effort supplémentaire de la part de chacun, du côté du manager et de tous les collaborateurs, pour faire groupe.

      Je vous propose de lire, pour un peu plus d’exemples pratiques, quelques articles sur le sujet : Travail en équipe virtuelle : comment développer sa visibilité, L’inclusion dans les équipes virtuelles : entrez dans la danse, Responsabilité individuelle et collective dans la QVT à distance. J’espère que ces éléments vous seront utiles et vous permettront, peut-être de faire des propositions à votre entourage pour contribuer à un meilleur quotidien. Je reste à votre disposition pour plus de détails.

      Cordialement,

      Corinne

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